Oreille absolue( version PDF Télécharger le PDF )

L’oreille absolue[i] est la capacité d’une personne à identifier la hauteur d’une note musicale[ii] sans référence sonore ou plus précisément l’aptitude à reconnaître et déterminer le nom d’une ou plusieurs notes successives ou simultanées sans référence préalable, associée à la capacité de séparer les fréquences très proches. En d’autres termes, l’oreille absolue est à la fois une mémoire de la valeur de chaque fréquence et une aptitude à discriminer les différences de fréquence les plus fines. La conjonction de ses deux facultés est indispensable pour avoir l’oreille absolue. C’est un phénomène complexe qui est, en quelque sorte, une faculté de codage linguistique[iii] de séparer, reconnaître et nommer les notes et non une faculté musicale proprement dite. Cela peut concerner une seule note[iv], plusieurs notes, voire toutes les notes[v]. L’oreille absolue a suscité et suscite toujours des passions, des controverses, voire des polémiques non seulement dans le milieu des musiciens mais aussi dans le milieu scientifique. Ce qui caractérise l’oreille absolue, c’est en fait une mémoire auditive exceptionnelle. Elle est considérée comme rare. Elle ne doit pas être confondue avec l’oreille relative qui est l’aptitude à identifier des intervalles musicaux. C’est aussi l’aptitude similaire à nommer une note à l’aide d’une référence initiale donnée au préalable. C’est un processus d’identitification relative, par rapport à l’oreille absolue, qui dispose d’un processus d’identification absolue. L’oreille absolue est un sujet de recherche complexe, car elle implique de nombreux phénomènes, notamment auditifs et neuropsychologiques, souvent difficilement mesurables. De plus en plus de chercheurs s’y intéressent, pour essayer d’en comprendre son origine et son mode de développement. Les premières études concernant l’oreille absolue furent publiées à la fin du XIXe siècle[vi]. Dès cette date, d’autres publications apparurent avec une forte augmentation depuis la fin du XXe siècle[vii].

L’oreille absolue semble provenir à la fois d’un don inné[viii] et d’un entraînement assidu et précoce du solfège, c’est-à-dire à nommer délibérément des notes. Cet entraînement permettrait de mettre en valeur ce don inné. Tout cela est fort discuté et de nombreuses opinions divergentes illustrent et soutiennent une théorie plutôt qu’une autre. C’est en jouant très tôt d’un instrument et en apprenant le solfège qu’un jeune enfant pourrait ainsi acquérir l’oreille absolue. La période critique de cet apprentissage se situe entre la naissance et l’âge de 6 ans. En d’autres termes, l’existence de l’oreille absolue est directement en rapport avec la précocité des débuts instrumentaux et la qualité de l’environnement musical familial. Sur le plan scientifique, la difficulté majeure est de distinguer la part prise par cet hypothétique facteur génétique[ix] par rapport à l’entraînement assidu d’un jeune musicien. L’explication biologique, ou plutôt physiologique, de l’oreille absolue est parfois localisée au niveau des cellules ciliées externes contenues dans la cochlée. Ces cellules semblent se contracter beaucoup plus fortement que chez les personnes n’ayant pas l’oreille absolue. Cette augmentation de la contraction se mesure avec les otoémissions acoustiques. En association avec cette augmentation de la contraction, la partie temporale du cerveau gauche semble plus développée[x]. Néanmoins, il n’existe pas de preuve que des fréquences particulières possèdent une situation privilégiée dans le cerveau, au contraire des couleurs. Il n’y a pas non plus d’éléments musicaux universels liés à la hauteur tonale, au travers de différentes cultures. Ce fondement biologique de l’oreille absolue n’est donc pas prouvé. L’oreille absolue implique aussi une excellente mémoire qui, elle, est souvent innée. Il ne suffit donc pas d’entendre des sons, il faut encore que le cerveau soit capable de les comprendre en faisant appel aux souvenirs sonores progressivement accumulés depuis l’enfance. Cela va permettre de nommer ces sons entendus et de les différencier. De manière plus scientifique, l’oreille absolue se base sur deux phénomènes : la reconnaissance de la hauteur d’une note et la mémoire de cette hauteur. Des travaux récents confirment l’existence d’ « aptitudes latentes d’oreille absolue », ce qui démontre que l’oreille absolue n’est pas aussi rare que cela. Il est donc plausible qu’une proportion beaucoup plus importante de la population possède une mémoire des hauteurs tonales, mais sans jamais avoir acquis l’aptitude à nommer ces hauteurs, peut être par manque de formation musicale ou d’exposition à ces stimuli pendant la période critique avant l’âge de 6 ans. L’oreille absolue nécessite ainsi une pratique assidue de la musique et ne se retrouvait donc pas chez les personnes sans entraînement musical, ce qui est aussi remis en question[xi]. Cela voudrait dire que l’oreille absolue peut être relativement indépendante de la pratique de la musique[xii].

L’oreille absolue fait souvent référence à la note la-3 qui vibre à 440 Hz. Autour de cette référence habituelle en musique, chaque note a sa place propre dans la mémoire des sujets possédant l’oreille absolue. Cette dernière est notamment plus développée chez les Russes et les Hongrois dont la langue maternelle implique la distinction de mots ayant des fréquences très proches, cette distinction étant souvent particulièrement subtile. Elle est aussi plus fréquente chez les Chinois et en Asie chez les peuples dont la langue est très « tonale ». L’apprentissage de la reconnaissance des fréquences commence peut-être dès la fin du stade intra-utérin ; cela pourrait expliquer à la fois le goût de ces populations pour le chant et la musique et également l’aptitude à apprendre facilement des langues étrangères à composante sonore plus simples.

Les musiciens qui ont l’oreille absolue reconnaissent avec évidence son utilité : elle leur permet notamment d’entendre une mélodie pour la première fois et de la rejouer sans difficulté. Beaucoup de musiciens cherchent à acquérir l’oreille absolue. Si des produits commerciaux sont disponibles pour en favoriser l’apprentissage, aucune étude scientifique ne démontre leur véritable valeur.

Il est intéressant de noter que le terme oreille absolue est utilisé comme titre de certains romans[xiii].

Bibliographie et liens :

– Chouard CH. L’oreille musicienne. Les chemins de la musique de l’oreille au cerveau. Paris : Gallimard, 2001, p. 253-267.

– Levitin DJ. L’oreille absolue : autoréférencement et mémoire. L’Année psychologique 2004;104:103-120.

http://www.oreilleabsolue.mobi/

http://www.aruffo.com/eartraining/

http://www.lifesci.sussex.ac.uk/home/Chris_Darwin/PerMuSo/pdfs/Deutsch_AP.pdf

https://webspace.utexas.edu/kal463/www/abspitch.html


[i] Appelée parfois aussi à tort “oreille parfaite”.

[ii] On parle aussi de “hauteur tonale” d’une note. Levitin DJ. L’oreille absolue : autoréférencement et mémoire, 2004, p. 104.

[iii] Certains auteurs parlent d’aptitude “hyper-linguistique”. Ce n’est pas une aptitude de perception.

[iv] Comme la note de référence pour un musicien, par exemple le la.

[v] On parle parfois de “piano absolu”.

[vi] Weinert L. Untersuchungen über das absolute Gehör. Leipzig : Akademische Verlagsgesellschaft, 1929, p. 5-9.

[vii] Un listing de la plupart de ces travaux est en ligne : http://www.aruffo.com/eartraining/research/phase11.htm

[viii] Trouvé certainement dans les familles de musiciens comme chez les Bach. Les chercheurs ne s’accordent pas sur ce fait. Pour certains, c’est l’environnement familial qui explique le phénomène et non un gène. De nombreux travaux essayent actuellement de trouver un gène spécifique pour l’oreille absolue. Drayna DT. Absolute pitch : a special group of ears. PNAS 2007;104(37):14549-14550.

[ix] Aucun gène n’a été mis en évidence pour le moment.

[x] Certains chercheurs se demandent si ce développement est la cause ou la conséquence de l’oreille absolue. Goldberger ZD. Music if the left hemisphere : exploring the neurobiology of absolute pitch. Yale J Biol Med 2001;74:323-327. C’est un sujet concernant la neuroplasticité du cerveau qui intéresse plusieurs scientifiques comme Athos A. et al. Dichotomy and perceptual distorsions in absolute pitch ability. PNAS 2007;104(37):14795-14800.

[xi] Ross DA, Olson IR, Gore JC. Absolute pitch does not depend on early musical training. Ann N Y Acad Sci 2003;999:522-526.

[xii] Ross DA, Gore JC, Marks LE. Absolute pitch : music and beyond. Epilepsy Behav 2005;7(4):578-601.

[xiii] Del Giudice D. L’oreille absolue. Paris : Seuil, 1998. Honaker M. L’oreille absolue. Paris : Fleuve Noir, 1992. Dollé JC. L’oreille absolue. Paris : Pétrelle, 2000.

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